Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier

modiano « Le présent et le passé se confondent, et cela semble naturel puisqu’ils ne sont séparés que par une paroi de cellophane »

Quelques jours avant que Patrick Modiano ne devienne le nouveau lauréat du prix Nobel de Littérature, il avait publié son dernier roman Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier. Ce livre constitue une pièce de plus à ajouter à l’univers modianesque, construit petit à petit par ses œuvres précédentes. Bien qu’on ait affirmé que Modiano écrit toujours le même livre, ce qu’il fait vraiment c’est construire un univers littéraire formé par des personnes, des lieux, des situations qui se répètent avec de nuances différentes.

En ce qui concerne ce dernier roman, Modiano raconte de nouveau le séjour d’un enfant pendant un certain temps dans un village des environs de Paris, un événement qui avait constitué l’argument du roman Remise de peine publié en 1988 et qu’on trouve aussi mentionné brièvement en Un pedigree, le roman le plus autobiographique de Modiano, publié en 2005. Dans ces œuvres l’auteur tourne son regard vers le passé, mais si les faits sont à peu près les mêmes, le point de vue change dans ce nouveau roman, parce que ce qui est évoqué maintenant par une personne âgée ce n’est pas son enfance, mais le processus par lequel lui-même, étant jeune, il avait récupéré les souvenirs d’une enfance qui le hantait. Trois niveaux chronologiques organisent le récit : le point de départ c’est le moment actuel, les premières années du XXIème siècle ; un bond en arrière nous mène cinquante années plus tôt, à l’époque de la jeunesse du protagoniste qui, à son tour, rappelle son enfance passée quinze années auparavant. Par suite d’une circonstance fortuite, un appel téléphonique, l’écrivain sexagénaire rappelle le jeune que rappelait l’enfant.

Le protagoniste du roman, comme le propre Modiano, est un écrivain qui a dépassé largement la soixantaine. Après une vie qu’on peut supposer vraiment mouvementée il vient juste d’entrer dans la vieillesse avec un seul regret : n’avoir pas fait assez attention aux arbres, étant donné qu’il avait découvert récemment le réconfort qu’un arbre planté en face de sa fenêtre lui apportait. Un appel téléphonique, effectué par un personnage plus ou moins louche, brise la fine pellicule qui sépare le présent du passé et plonge le protagoniste dans l’époque de sa jeuneuse quand, un peu perdu à Paris, il avait entrepris l’écriture de son premier roman. Ces années-là avaient été certainement confuses pour lui, qui se sentait étrange, instable, changeant de domicile à plusieurs reprises, fuyant un passé sombre qu’il avait la prétention d’oublier. Une rencontre fortuite avec un ancien camarade de sa mère ayant déclenché le mécanisme de récupération des souvenirs de son enfance, il décide d’écrire un livre pour raconter ces épisodes jusqu’alors gardés en cachette, avec l’espoir de retrouver les traces d’une personne qui, ayant été importante à un moment de son enfance, avait disparue brusquement de sa vie.

La mémoire et l’oubli, l’imprécision des souvenirs, l’abandon et la solitude, la présence du passé dans le présent, la quête de l’identité personnelle et des objets servant d’accrochage … tous ces composants de « l’atmosphère Modiano » on peut les trouver dans ce roman, ainsi que des notations autobiographiques. Dans le récit le présent et le passé ne forment qu’un seul temps ; ainsi, la première scène dans laquelle le protagoniste, un homme qui vit seul depuis longtemps, est réveillé par un coup de téléphone, correspond avec la scène finale, qui avait eu lieu plus de soixante ans avant, dans laquelle ce même homme, alors enfant, est réveillé par un crissement de pneus d’une voiture qui, en partant avec la personne qui le soigne, le laisse seul, abandonné dans une maison étrange ; c’est alors qu’ avait commencé sa véritable solitude.