La bataille de Poitiers

Steuben_-_Bataille_de_Poitiers

Le tableau La bataille de Poitiers de Charles Steuben, commandé en 1837 par le roi Louis Philippe pour glorifier l’un des événements les plus  célèbres de l’histoire de France.

En dépit de la grande croix monumentale en pierre, placée au tableau  pour imposer le contexte chrétien de la bataille, celle-ci « fut une victoire franque plus que chrétienne, remportée  sur des conquérants arabes plus que musulmans », selon l’opinion autorisée de Philippe Sénac. (Charlemagne et Mahomet En Espagne (VIIIe- IXe siècles)

La tranchée

Nous devons faire tout d’abord une courte visite à la tranchée, telle qu’elle s’était développée à cette époque : elle donnera un contenu concret à quelques termes qui vont revenir constamment.

Pour arriver à la première ligne, qu’on appelle plus brièvement la tranchée, nous entrons dans l’une des nombreux boyaux d’accès, destinés à permettre la marche à couvert jusqu’à la position de combat. Ces boyaux, qui souvent ont de kilomètres de long, mènent donc vers l’adversaire, mais, pour éviter d’être pris en enfilade, ils sont tracés en zigzag ou en arcs de faible amplitude. Après un quart d’heure de marche d’approche, nous rencontrons la seconde ligne, parallèle à la première et dans laquelle la résistance doit se poursuivre quand la tranchée de combat a été conquise.

Quant à cette tranchée, elle se distingue au premier coup d’œil des faibles dispositifs de défense établis au début de la guerre. Il y a longtemps que ce n’est plus un simple fossé : son sol se trouve à deux ou trois hauteurs d’homme au-dessous du niveau de terrain. Les défenseurs s’y meuvent donc comme sur le plancher d’une galerie de mine ; lorsqu’ils veulent observer les approches ou tirer, ils doivent escalader par des marches ou des échelles de bois la banquette de tir, une longue banquette taillé dans la terre à une hauteur telle que ceux qui s’y tiennent debout dépassent d’une tête la couche de terre végétale. Le tireur isolé se tient dans une poste de guetteur, une niche plus ou moins fortifiée, la tête protégée par un parapet en sacs de sable ou par un bouclier d’acier. Les seuls regards sont donc des minuscules meurtrières, par lesquelles on passe le canon du fusil. Les grosses masses de terre tirées de la tranchée sont amoncelées derrière la ligne, en un parapet qui sert aussi de défense arrière ; c’est dans ce rempart de terre que sont établis les nids de mitrailleuse.  Au-devant du boyau, au contraire, la terre est toujours soigneusement déblayée,  afin de dégager le champ de tir.

Devant la tranchée s’étend, souvent sur plusieurs lignes de profondeur, et tout de son long, le réseau des barbelés, lacis complexe de fer barbelé, qui doit retarder l’approche de l’assaillant et permettre aux guetteurs, dans leurs  postes, de le prendre sans hâte sous leur feu.

Les mailles de ce réseau sont pleines d’herbes hautes, car les champs en friche se couvrent déjà d’une végétation nouvelle et toute différente. Les plantes sauvages, qui d’ordinaire fleurissaient isolées parmi les céréales, ont pris le dessus : çà et là, des broussailles basses commencent à foisonner. Les sentiers, eux, sont déjà recouverts par la végétation ; mais ils se détachent encore nettement ; car les feuilles rondes du plantain s’y épanouissent. Ce désert est un séjour de choix pour les oiseaux, tels que les perdrix, dont on entend souvent l’appel étrange, dans les nuits, ou les alouettes, dont le concert résonne aux premières lueurs par-dessus les tranchées.

Pour ne pas être balayée de flanc, la tranchée de combat a un dessin sinueux ; elle revient vers l’arrière en dentelures régulières. Ces parties en retrait laissent saillir les traverses, qui doivent retenir les balles tirées de côté. Le combattant est donc couvert dans le dos par le parapet arrière, sur les flancs par les traverses, tandis que le remblai antérieur de la tranchée fait fonction de parapet.

Pour le repos, on a creusé des abris, qui sont développés à cette époque, du simple trou dans la terre à la véritable pièce d’habitation, bien close, plafonnée de rondins, et dont les parois sont coffrées de planches. Les abris ont à peu près la hauteur d’un homme et s’enfoncent dans le sol de telle manière que leur plancher est au niveau du sol de tranchée. Leur plafond de rondins est donc recouvert d’une couche de terre assez épaisse pour résister aux coups de faible calibre. Mais quand on est pris sous un tir de gros calibre, cette couverture de terre joue facilement le rôle de trappe à souris : aussi préfère-t-on dans ce cas le fond de la tranchée.

Les galeries sont étayées de robustes châssis de bois : le premier est encastré dans la muraille antérieure de la tranchée, au niveau de son sol, et constitue l’entrée de galerie ; à chaque châssis suivant, on gagne trente centimètres en profondeur, de sorte que la sape se trouve rapidement à l’abri des tirs. On a construit de cette manière l’escalier de galerie ; au trentième gradin, on a donc déjà neuf mètres ou, en comptant la profondeur de la tranchée, douze mètres de terre sur la tête. Arrivé la, on enfonce des châssis un peu plus larges dans la même direction, ou en équerre par rapport à l’escalier : ils servent de bâti à la pièce d’habitation. Des liaisons transversales créent des boyaux souterrains ; des ramifications poussées vers l’ennemi servent de sapes d’écoute et de mine.

Il faut s’imaginer tout ce dispositif comme une énorme forteresse souterraine, qui s’étend, sans vie dirait-on, à travers le terrain, mais à l’intérieur de laquelle s’accomplit un service bien réglé de garde et de travail, et où chaque homme se trouve è son poste, quelques secondes après l’alerte. On fera bien de ne pas s’en peindre l’atmosphère sous des couleurs trop romanesques ; il y règne au contraire une certaine somnolence, une pesanteur telle qu’en créent les contacts intimes avec la terre.

Ernest Jünger, Orages d’acier, Christian Bourgois/Le livre de poche, 2013. p. 55-58

Une commission d’experts propose d’exhumer Franco

daté du 1er décembre 2011

L’ancien dictateur espagnol Francisco Franco (1892-1975) doit être exhumé et son cercueil extrait du Valle de los Caidos, gigantesque mausolée à sa gloire situé à une cinquantaine de kilomètres de Madrid. Trois semaines avant le changement de gouvernement en Espagne, la commission d’experts pour l’avenir du Valle de los Caidos, créée le 27 mai, a rendu ses conclusions, mardi 29 novembre.

Trop tard, selon les associations de défense de la mémoire de la guerre civile, qui doutent que le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy, qui prendra ses fonctions en décembre, respecte les recommandations d’une commission créée par l’exécutif du socialiste José Luis Rodriguez Zapatero.  » Le gouvernement a eu sept ans pour sortir Franco de là. Nous n’avions pas besoin d’une commission mais d’une décision « , regrette le président de l’association pour la récupération de la mémoire historique (AMRH), Emilio Silva.

Car le Parti populaire (PP, conservateur) qui s’apprête à gouverner a toujours jugé que le travail de mémoire mené par le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero – statues du Caudillo enlevées des places publiques, rues rebaptisées, loi de 2007 réhabilitant les victimes du franquisme… – ne sert qu’à «  diviser la société  » et à  » rouvrir les blessures du passé « .

Pour le gouvernement, le Valle doit, justement, devenir un  » lieu de mémoire et de réconciliation « . Le projet imaginé par la commission prévoit la construction d’un mémorial portant les noms des 34 000 victimes des deux camps mortes durant la guerre civile et enterrées dans les cryptes, un centre de méditation, un musée qui expliquerait l’histoire de ce conflit et de la dictature, ainsi que les conditions dans lesquelles a été construit le Valle, bâti entre 1941 et 1958 par des milliers de prisonniers républicains condamnés aux travaux forcés.

La commission ne voit pas d’inconvénient à ce que demeure enterré le fondateur de la Phalange, José Antonio Primo de Rivera,  » une victime de la guerre civile « , à la différence de Franco. Si le prochain gouvernement décidait de suivre la commission, il devrait encore obtenir l’accord de l’Eglise, qui gère la basilique, et l’approbation du Parlement…  » Personne n’y croit « , tranche Emilio Silva.

Sandrine Morel (Madrid, correspondance)

Comment prit fin le dernier conflit d’Europe occidentale

Témoignage sur la fin d’ETA

Le Monde – Samedi 29 octobre 2011

Enfin ! Trois jours après la conférence de la paix sur le conflit basque que nous avons organisée à Saint- Sébastien le 17 octobre, l’organisation séparatiste ETA annonçait l’abandon définitif de la lutte armée. Le dernier conflit d’Europe occidentale se terminait ainsi par un communiqué, après quatre décennies de violence et un millier de morts. Retour sur une discrète dynamique de paix, à laquelle j’ai eu le privilège de participer au sein du groupe international de contact (GIC).

La paix se fait avec ses ennemis, en dépit du sang versé. C’est cette évidence, si difficile à accepter, que Jonathan Powell, ex-chef de cabinet de Tony Blair et son négociateur avec l’IRA, tentait de faire passer à Saint-Sébastien. « L’IRA a tenté d’assassiner mon père et il en a réchappé d’extrême justesse, a-t-il dit. Mon frère a figuré pendant huit ans sur la liste des gens à abattre. Lorsque, durant les négociations, j’ai rencontré pour la première fois le président du Sinn-Fein, Jerry Adams, j’ai refusé de lui serrer la main. Aujourd’hui, je le regrette. » Que ces mots soient prononcés par le négociateur de Londres n’était pas indifférent dans le contexte basque, tant les deux conflits ont souvent été perçus comme  » frères « , avec des revendications nationalistes, des décennies de violence et tant de vies brisées ou mutilées à jamais.

A l’annonce de la conférence de paix du 17 octobre à Saint-Sébastien, une partie de la classe politique espagnole se déchaîna contre nous. Le leader de l’opposition, Mariano Rajoy, fit preuve de responsabilité, observant un prudent mutisme, mais l’ex-premier ministre Aznar dénonça l’ « équivalence morale » que, soi-disant, nous établissions entre terroristes et démocrates. Critique infondée : nous n’étions pas là pour donner des gages de légitimité mais pour appeler l’ETA à cesser la lutte armée, et Madrid et Paris à répondre positivement. C’est ce même message qu’ont porté, le 17 octobre, des personnalités comme l’ex-secrétaire général de l’ONU Kofi Annan ou l’ex-ministre de l’intérieur, Pierre Joxe.

Ni le gouvernement espagnol ni l’organisation clandestine n’étaient représentés mais, à l’exception du Parti populaire, la quasi-totalité des composantes de la société basque étaient venues, avec les représentants des syndicats, du patronat, de l’Eglise et des partis politiques. De vives divergences de vues s’exprimèrent sur la nature du conflit et sur l’avenir du Pays basque. Mais tous se rejoignirent sur l’essentiel : l’arrêt irrévocable de la violence par l’ETA, sans que cela signifie pour les militants la fin de leur combat pour l’autodétermination. C’était le sens du mandat que nous avions négocié avec des acteurs politiques et sociaux du Pays basque : une normalisation politique incluant la légalisation de tous les partis qui renoncent à la violence, l’ajustement de la politique pénitentiaire (comme le rapprochement du Pays basque des 700 prisonniers de l’ETA, dont 140 détenus en France), et l’ouverture d’un dialogue multipartite.

L’arrêt de la lutte armée, nous le pressentions était à porter de main. Ces derniers mois, le contexte était en mutation rapide, cristallisée par trois événements-clés. La Déclaration de Bruxelles du 29 mars 2010, d’abord, dont l’architecte fut l’avocat sud-africain Brian Currin. Une vingtaine de personnalités, dont cinq Prix Nobel de la paix, appelèrent l’ETA à déclarer « un cessez-le-feu permanent et vérifiable« . Ce fut chose faite le 10 janvier, et ce deuxième développement a rendu possible la création de notre petit groupe d’experts internationaux, pour « accélérer, faciliter et favoriser la normalisation au Pays basque« .

Brian Currin, défenseur de militants du Congrès national africain (ANC) pendant l’apartheid, avait senti qu’il fallait encourager la prise de conscience par la gauche indépendantiste de l’impasse dans laquelle elle se trouvait après l’attentat meurtrier de l’aéroport de Madrid fin 2006. La lutte armée de l’ETA ne donnait aucun résultat, alors que la coopération entre Madrid et Paris marquait des points significatifs. Beaucoup d’observateurs ont vu dans le succès des polices espagnole et française l’unique raison du renoncement aux armes par l’ETA. Mais cette explication est trop courte. Nous avons en vérité assisté à la conversion de la gauche indépendantiste à la voie pacifique. La Déclaration de Bruxelles, puis la constitution du GCI et la présence de leaders internationaux à la conférence de paix le 17 octobre visaient à la conforter dans le choix revendiqué d’un refus de la violence.

Le troisième temps fort fut la confirmation que l’ETA avait bel et bien tenu ses engagements après l’annonce du cessez-le-feu en janvier. C’était un point capital. Certes, il n’y avait plus eu d’attentat depuis 2009, mais c’était insuffisant. D’autres cessez-le-feu avaient été brisés. Nous avons interrogé les chefs d’entreprise afin de s’assurer de la fin de l’extorsion qui alimentait « économie de guerre » de l’organisation clandestine. Rappelons qu’une quarantaine de patrons ont été tués par l’ETA, une cinquantaine d’autres kidnappés durant les années de conflit, et que 2 000 personnes au Pays basque vivent ou ont vécu entourées de gardes du corps, dans la peur d’être assassinées.

Fin avril, avec Paul Rios, je rencontrai le patron des patrons à Bilbao. Il nous montra une lettre frappée du sigle de l’organisation confirmant la fin de « l’impôt révolutionnaire« . Nous tenions là le premier signe tangible du changement intervenu. Quelques mois plus tard, notre GCI aida à mettre sur pied un groupe de vérification du cessez-le-feu qu’a rejoint Raymond Kendall, un ancien de l’antiterrorisme à Scotland Yard, qui a été quinze ans secrétaire général d’Interpol.

Ce printemps, donc, les événements s’accélérèrent. Nous vîmes l’équation politique se transformer avec les élections régionales du 22 mai. Ce fut le triomphe des nationalistes qui, tous partis confondus, récoltèrent 61 % des voix au Pays basque. Ce résultat était important : il montrait la vigueur du nationalisme et confirmait le succès d’une stratégie axée sur le refus de la violence. Puis, le 24 et le 25 septembre, les 700 prisonniers de l’ETA et les ex-prisonniers se prononcèrent à leur tour en faveur de l’arrêt de la lutte armée. Le 1er octobre, Ekin, un groupe politique en lien avec l’ETA, annonçait sa dissolution. Le lendemain, l’ETA annonçait qu’elle acceptait de se soumettre au groupe de vérification du cessez-le-feu. Les conditions étaient favorables pour la tenue d’une conférence de paix.

L’annonce de la fin de la lutte armée le 20 octobre marque à l’évidence une étape cruciale après quarante-trois années de violence. Le processus de normalisation peut enfin commencer et conduira à terme à la légalisation de la formation Sortu, à la remise des armes de l’ETA et à sa dissolution. Des discussions auront lieu entre les parties sur ces questions et sur d’autres, et le GIC est prêt à apporter sa contribution. Le différend sur l’avenir du Pays basque se traitera dans le cadre du libre jeu démocratique. Les victimes, bien entendu, toutes les victimes, celles de l’ETA et les autres, y compris celles des groupes parapoliciers (GAL) qui tuèrent dans les années 1980 sur le sol français en toute illégalité des Etarras, ne seront pas oubliées. Il n’y aura pas ici, comme après la fin du franquisme et la transition démocratique espagnole, de pacte de l’oubli.

Espagne : l’adieu aux armes de l’ETA

C’est une décision qui, bien qu’attendue, apparaît comme historique (The Guardian). Jeudi soir, l’organisation séparatiste basque ETA a annoncé, de manière savamment orchestrée, « la fin définitive de son action armée », rapportent El Mundo et la BBC (voir le texte intégral du communiqué). Comme le souligne El Pais, cette déclaration officielle, fruit de longues et âpres négociations (La Vanguardia), met un terme à « quarante-trois années de terreur » ; quarante-trois années rythmées par des attentats sanglants qui auront coûté la vie à 829 personnes. Le chef du gouvernement espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero, a salué le « triomphe » de l’Etat de droit, tout en affirmant que le souvenir des victimes ne s’effacerait pas. « Notre démocratie vivra sans le terrorisme, mais non sans mémoire », a-t-il promis (Publico, El Pais). Comment l’organisation basque en est-elle venue à renoncer à la lutte armée, dont elle semblait avoir fait l’alpha et l’oméga de sa politique ? Pour Publico, cela tient aux succès de la traque menée depuis deux ans par les autorités espagnoles et françaises. Tout n’est pas réglé pour autant, tempère le Daily Telegraph, qui s’interroge sur la délicate question du désarmement du mouvement basque. Le New York Times, lui, va plus loin, voyant dans les propos byzantins de l’ETA, et dans ses non-dits, plus une nouvelle duperie potentielle qu’un acte courageux de paix.