Un souvenir d’enfance

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Les voyages de mon enfance sont des souvenirs qui, malgré le temps écoulé depuis lors, restent ancrés dans ma mémoire ; ils ont représenté pour moi de véritables événements, considérant surtout que cette époque-là n’offrait pas aux enfants d’abondants amusements. Les moyens pour voyager en Espagne pendant les années cinquante et soixante du vingtième siècle étaient rudimentaires, les routes ressemblaient encore à celles construites par les Romains à l’Antiquité, les moyens de locomotion à disposition du commun des mortels, excepté l’heureuse minorité propriétaire d’une automobile, étaient des autobus qui marchaient cahin-caha et des trains à vapeur.  Par conséquent on voyageait peu, seulement quand était absolument nécessaire, et le tourisme de masses restait encore inconnu.

Nous passions l’été dans le hameau natal de notre père, distant environ d’une centaine de kilomètres de la ville où nous habitions; pour nous y rendre il nous fallait prendre successivement trois autobus et à chaque changement on empruntait un véhicule de plus en plus délabré. Le hameau était placé hors de la route, pour cette raison les quatre derniers kilomètres devaient  être parcourus à pied, avec l’aide d’un âne pour porter les bagages. Quand finalement on arrivait à ce dernier tronçon du parcours, le soleil tombant tout droit sur nos têtes, plus brulant au fur et à mesure que le matin avançait, chauffait le ravin rocailleux par lequel le chemin ascendant s’étendait, et un air ardent rendait encore plus pénible la montée pour les voyageurs assoiffés.Boltaña marzo 2006 016

Ce voyage estival était non seulement une traversée par des paysages différentes aux habituels, mais encore il était aussi, en quelque sorte, un voyage à travers le temps, car le hameau de nos vacances gardait plein de traits caractéristiques des siècles passés, on aurait dit que, grâce au voyage accompli, nous avions été transportés en plein Moyen Âge.

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier

modiano « Le présent et le passé se confondent, et cela semble naturel puisqu’ils ne sont séparés que par une paroi de cellophane »

Quelques jours avant que Patrick Modiano ne devienne le nouveau lauréat du prix Nobel de Littérature, il avait publié son dernier roman Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier. Ce livre constitue une pièce de plus à ajouter à l’univers modianesque, construit petit à petit par ses œuvres précédentes. Bien qu’on ait affirmé que Modiano écrit toujours le même livre, ce qu’il fait vraiment c’est construire un univers littéraire formé par des personnes, des lieux, des situations qui se répètent avec de nuances différentes.

En ce qui concerne ce dernier roman, Modiano raconte de nouveau le séjour d’un enfant pendant un certain temps dans un village des environs de Paris, un événement qui avait constitué l’argument du roman Remise de peine publié en 1988 et qu’on trouve aussi mentionné brièvement en Un pedigree, le roman le plus autobiographique de Modiano, publié en 2005. Dans ces œuvres l’auteur tourne son regard vers le passé, mais si les faits sont à peu près les mêmes, le point de vue change dans ce nouveau roman, parce que ce qui est évoqué maintenant par une personne âgée ce n’est pas son enfance, mais le processus par lequel lui-même, étant jeune, il avait récupéré les souvenirs d’une enfance qui le hantait. Trois niveaux chronologiques organisent le récit : le point de départ c’est le moment actuel, les premières années du XXIème siècle ; un bond en arrière nous mène cinquante années plus tôt, à l’époque de la jeunesse du protagoniste qui, à son tour, rappelle son enfance passée quinze années auparavant. Par suite d’une circonstance fortuite, un appel téléphonique, l’écrivain sexagénaire rappelle le jeune que rappelait l’enfant.

Le protagoniste du roman, comme le propre Modiano, est un écrivain qui a dépassé largement la soixantaine. Après une vie qu’on peut supposer vraiment mouvementée il vient juste d’entrer dans la vieillesse avec un seul regret : n’avoir pas fait assez attention aux arbres, étant donné qu’il avait découvert récemment le réconfort qu’un arbre planté en face de sa fenêtre lui apportait. Un appel téléphonique, effectué par un personnage plus ou moins louche, brise la fine pellicule qui sépare le présent du passé et plonge le protagoniste dans l’époque de sa jeuneuse quand, un peu perdu à Paris, il avait entrepris l’écriture de son premier roman. Ces années-là avaient été certainement confuses pour lui, qui se sentait étrange, instable, changeant de domicile à plusieurs reprises, fuyant un passé sombre qu’il avait la prétention d’oublier. Une rencontre fortuite avec un ancien camarade de sa mère ayant déclenché le mécanisme de récupération des souvenirs de son enfance, il décide d’écrire un livre pour raconter ces épisodes jusqu’alors gardés en cachette, avec l’espoir de retrouver les traces d’une personne qui, ayant été importante à un moment de son enfance, avait disparue brusquement de sa vie.

La mémoire et l’oubli, l’imprécision des souvenirs, l’abandon et la solitude, la présence du passé dans le présent, la quête de l’identité personnelle et des objets servant d’accrochage … tous ces composants de « l’atmosphère Modiano » on peut les trouver dans ce roman, ainsi que des notations autobiographiques. Dans le récit le présent et le passé ne forment qu’un seul temps ; ainsi, la première scène dans laquelle le protagoniste, un homme qui vit seul depuis longtemps, est réveillé par un coup de téléphone, correspond avec la scène finale, qui avait eu lieu plus de soixante ans avant, dans laquelle ce même homme, alors enfant, est réveillé par un crissement de pneus d’une voiture qui, en partant avec la personne qui le soigne, le laisse seul, abandonné dans une maison étrange ; c’est alors qu’ avait commencé sa véritable solitude.

Le livre numérique

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Depuis ces dernières années le livre numérique a pris un grand essor parmi les lecteurs. Les statistiques nous le montrent clairement et nous-mêmes pouvons constater le nombre grandissant de liseuses et tablettes utilisées par les gens qui lisent sur un banc des parcs publics, dans les transports collectifs ou dans la salle d’attente d’un cabinet médical.

Le livre numérique favorise t’il la lecture ? Pour répondre à cette question il faut d’abord considérer que son apparition ne suppose pas nécessairement une augmentation du nombre de lecteurs, car ceux qui l’utilisent sont généralement des personnes déjà habituées à la lecture des livres en papier ; cependant certaines personnes, surtout parmi les jeunes amateurs de numérique, sont attirées à la lecture grâce  à leur intérêt pour les nouvelles technologies.

Je me sers d’une liseuse pour télécharger gratuitement les œuvres des auteurs dont les droits ont passé au domaine public. La liseuse a beau être utile, le livre en papier reste mon préféré, car je considère qu’il permet une lecture plus « humanisée ». En effet, quand on entreprend la lecture d’un livre en papier, presque tous les cinq sens sont mis en jeu: d’abord, bien entendu, la vue, avec laquelle nous apercevons les formes des lettres, la proportion des marges et la couleur des images. Mais nous utilisons aussi l’odorat pour sentir l’odeur d’un livre changeant selon qu’il est tout frais sorti des presses, plein encore du parfum de l’encre fraîche, ou qu’ il sent le moisi des vieux livres. Le toucher nous fait distinguer entre le papier rugueux, qui peluche, des romans et le fin papier bible des dictionnaires et nous permet aussi d’apprécier à sa juste valeur la reliure d’un livre. Avec l’ouïe nous percevons les sons particuliers produits par les pages de certains livres quand elles sont tournées. Le goût seul n’intervient pas au moment de la lecture. En définitive, face à la lecture froide, métallique et technologique du livre électronique je penche plutôt pour la lecture chaude, végétale et humaniste du vieux livre en papier.

Biographie langagière

Je ne me souviens pas de la première fois que j’ai parlé quelques mots en espagnol, ma langue maternelle ; mais, en revanche, je n’oublierai jamais les premières lettres écrites que j’ai lues. Jadis on apprenait à lire à la maison avant d’aller à l’école et j’ai dans ma mémoire les morceaux de papier jaune où mon père écrivait, ou plutôt dessinait, les lettres, les syllabes et les mots avec lesquels j’appris à lire.

Plus tard, à l’école, j’ai fait la connaissance de la grammaire : verbes, adverbes, prépositions, conjonctions… C’était un peu pénible d’étudier tout cela. Mais en même temps c’était agréable de constater que nous faisions des progrès dans nos études.

Une autre langue de mon enfance c’est le latin. Quand j’avais huit ans, j’étais enfant de chœur et tous les jours j’allais server la messe qui dans ce temps-là était dite en latin. Il fallait apprendre par cœur toutes les prières, sans y comprendre un seul mot. Ce langage mystérieux, magique était imposant pour un enfant comme moi. Aujourd’hui, il y a longtemps que l’Eglise a abandonné le latin dans les actes liturgiques, mais, comme dit Brassens, « ils ne savent pas ce qu’ils perdent tous ces fichus calotins, sans le latin la messe nous emmerde ».

Et enfin, le français ! D’abord, il fut une matière parmi beaucoup d’autres au lycée, mais petit à petit il devint quelque chose de plus important : la langue dans  laquelle on pouvait lire des livres et des journaux qu’on ne pouvait pas lire en Espagne. Pour moi, le français fut la langue de la liberté. Je me souviens de mes voyages à Pau pendant la dictature franquiste et ces souvenirs remplissent encore mes poumons d’un air de liberté.

Mon village

Au village où j’habite les gens ne sont pas connus par leur nom de famille mais par un sobriquet tiré de son apparence physique ou de sa personnalité. Par conséquent, inutile de demander qui soit M. Duverger, personne ne vous répondra ; mais si, par contre, c’est M. Farfelu que vous recherchez, n’importe qui vous donnera des renseignements sur lui, et on vous signalera le Maître d’école, ainsi connu en raison de son originalité. Il n’est vraiment pas comme tout le monde. Il aime faire ses cours en plein air, car il pense que les murs de la salle de classe étouffent la fantaisie des élèves. La Maîtresse d’école, quant à elle, comme elle prépare minutieusement ses leçons et qu’elle corrige avec soin les copies de ses élèves, ceux-ci l’appellent affectueusement Mlle  Tatillonne.

M. le Maire est plus connu comme M. Maladroit. En outre de gauchiste, élu dans les listes du P.S., il est gauche. Son surnom lui vient du jour du Quatorze Juillet où il  brûla ses doigts  au moment de ranimer la flamme du Monument aux Morts.

La bouchère est une femme grande de formes généreuses, grassouillette, le visage joufflu, les jambes et les bras potelés ; on la connaît comme Mme Dodue. Son mari, le boucher, est très fort, musclé ; tous les matins, avant que la boutique ne soit ouverte, on peut le voir en portant sur ses épaules de grands  morceaux de bœuf, lourds de quelque 80 kilos ; il est évidemment M. Costaud.

Mme Tête en l’air et M. Étourdi forment un beau couple ; comme ils sont toujours dans les nuages, ils habitent une maison  placée sur une colline surplombant le village. En revanche, le foyer du couple formé par M. Grincheux et Mme Rigolote est devenu un enfer, car tandis qu’elle plaisante toujours à propos de n’importe quoi,  il est d’une humeur acariâtre et grogne contre tous ; c’est insoutenable !

Les jeunes gens de mon village sont audacieux, pendant les fêtes votives ils participent à un divertissement taurin qui consiste à lâcher des vachettes emboulées dans un périmètre barricadé à travers les rues du village et à courir hardiment à côté d’elles jusqu’à les toucher sans se faire prendre. Il n’y a qu’un seul garçon qui ne coure pas. Il a la trouille. On l’appelle M. Peureux.

Chaque village a son sot ; le mien aussi. Il s’appelle Pierrot et tout le monde se moque de lui parce qu’il est bête comme un âne, et quand il parle ce n’est que pour dire des bêtises, mais il n’est pas malicieux ; c’est M. Nigaud.

Je sais tout de mes voisins car je les espionne. Je connais ses vices et ses faiblisses et j’aime les raconter à ceux qui veulent m’écouter. On dit que je sème la zizanie, mais cela me fait un grand plaisir. J’espère que vous aurez deviné mon nom : je suis Mme Chipie.