Babylone – Yasmina Reza

(Photographies de Robert Frank)

Jehovah,s Witness

« Il est contre un mur, dans la rue. Debout en costume cravate. Il a les oreilles décollées, un regard effrayé, des cheveux courts et blancs. Il est maigre, les épaules étroites. Il tient bien visible une revue où on peut lire le mot Awake. La légende dit : Jehovah,s Witness – Los Angeles. La photo date de mille neuf cent cinquante-cinq. Il avait l’air d’un garçonnet. Il est mort depuis longtemps. Il s’habillait convenablement pour distribuer ses bulletins religieux. Il était seul, habité par une persévérance triste et hargneuse. À ses pieds, on devine un cartable (on en voit la poignée), avec dedans les dizaines de bulletins que personne ou presque ne lui pendra (…) Le mur devant lequel il se tient est gigantesque. On le devine à son opacité lourde, à la taille de la pierre prédécoupée. Il doit être toujours là à Los Angeles. Le reste s’est dissous quelque part : le petit homme dans une costume flottant avec des oreilles en pointe qui s’était placé devant lui pour distribuer une revue religieuse, sa chemise blanche et sa cravate foncée, son pantalon élimé aux genoux, son cartable, ses exemplaires. »

Yasmina Reza, Babylone, Flammarion, p. 11

La vue de Butte

 

« Une des photos les plus connues de Robert Frank est la vue de Butte, une ville minière du Montana, prise de la fenêtre d’une chambre d’hôtel. Des toits, des entrepôts. De la fumée au loin. La moitié du paysage est effacée de chaque côté par de voilages en tulle (…) Le rebord de la fenêtre (…) un rebord de pierre salie, trop étroit, qui ne supporte rien (…) La chambre d’hôtel de Butte surplombe des baraques sombres et une route vide. »

Yasmina Reza, Babylone, Flammarion, p. 29

Une rue de Savannah

« Un couple traverse une rue. Lui est un soldat en uniforme, chemise et casquette. Il peut avoir une cinquantaine d’années, pipe au bec, décontracté à l’américaine, en dépit du corps boudiné et du bide [1] scié à la taille par le pantalon. La femme est nettement plus petite malgré les talons et lui tient le bras à l’ancienne, dans le pli du coude. Robert Frank les a saisis de face, tous deux regardent l’objectif. Elle s’est mise sur son trente-et-un, moulée dans une jolie robe sombre, gansée [2] aux poches et au cou, avec des escarpins vernis. Elle sourit au photographe. Elle paraît plus âgée que lui, le visage marqué par des souffrances, enfin c’est ce que je vois. On pense tout de suite qu’elle ne se balade pas tous les jours au bras d’un homme, qu’elle vit un jour de magnificence avec son sac neuf, sa mise en plis de jeune fille, son mec balaise [3] et sa casquette d’officier. C’était un dimanche de la vie comme il y en a, où la chance s’est abattue vous. »

Yasmina Reza, Babylone, Flammarion, p. 122

 

 

 

[1] Ventre
[2] Garnie d’une ganse : ruban étroit servant à orner
[3] Baraqué, costaud

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