Lorgnons

983_001La première fois que j’ai vu mon père, à Ogoja, il m’a semblé qu’il portait des lorgnons. D’où me vient cette idée ? Les lorgnons n’étaient déjà plus, très courants à cette époque. Peut-être qu’à Nice quelques vieux de la vieille avaient conservé cet accessoire, que j’imagine seyant parfaitement à d’anciens officiers russes de l’armée impériale, arborant  moustache et favoris, ou bien inventeurs ruinés qui fréquentaient mes « tantes ». Pourquoi  lui ? En réalité mon père devait porter des lunettes à la mode des années trente, fine monture d’acier et verres ronds qui reflétaient la lumière. Les mêmes que je vois sur les portraits  des hommes de sa génération, Louis Jouvet ou James Joyce (avec qui il avait du reste une certaine ressemblance). Mais une simple paire de lunettes ne suffisait pas à l’image que j’ai gardé de cette première rencontre, l’étrangeté, la dureté de son regard, accentué par les deux rides verticales entre ses sourcils. Son coté anglais ou pour mieux dire britannique, la raideur de sa tenue, la sorte d’armature rigide qu’il avait revêtue une fois pour toutes.

J.M.G. Le Clézio, L’Africain, Mercure de France, p. 50

James Joyce portrait Irish writer ( Irish name  Séamus Seoighe) 2 February 1882 – 13 January 1941. Famous for his novel Ulysses  (Photo by Culture Club/Getty Images)

Louis Jouvet