Le changement, en Espagne, c’est maintenant

Le Monde, mercredi 23 décembre 2015

Au lendemain des élections générales du 20  décembre, la situation politique de l’Espagne n’est pas enviable. Nul ne saurait dire, en effet, par qui, sur quelles bases et avec quelles alliances le pays pourra être gouverné désormais. Après quarante ans de bipartisme où les socialistes et la droite se succédaient au pouvoir, avec l’appui, à l’occasion, des nationalistes catalans ou basques, le scrutin de dimanche a littéralement fait exploser ce paysage, sans désigner de vainqueur.

Les deux grands partis de gouvernement sont laminés : à eux deux, ils ont recueilli à peine plus de la moitié des voix et paient le prix de la corruption des élites autant que de la crise. Certes, le Parti populaire du premier ministre sortant, Mariano Rajoy, reste le premier parti d’Espagne. Mais, avec 123 députés sur les 350 que compte le Parlement, la droite enregistre une décrue brutale et perd la confortable majorité qu’elle détenait depuis 2011. Le redressement économique du pays, le million d’emplois créés depuis deux ans et le redémarrage de la croissance (+ 3,1  % attendus en  2015) n’ont pas effacé les ravages d’un chômage de masse (plus d’un Espagnol sur cinq et près d’un jeune sur deux sont concernés), d’une précarité générale et d’une paupérisation structurelle. Quant aux socialistes, s’ils évitent la déroute qu’ils redoutaient, ils ne conservent que 90 sièges, soit le pire résultat de leur histoire.

Chamboule-tout
Chamboule-tout

Les deux acteurs de ce chamboule-tout électoral sont les deux forces nouvelles qui ont émergé de la crise : la gauche alternative de Podemos ( » nous pouvons « ), né il y a deux ans à peine du mouvement des  » indignés  » et qui disposera de 90 députés ; le centre inédit de Ciudadanos ( » citoyens « ), surgi plus récemment encoresur le plan national et qui a fait élire 40 parlementaires. Mais ni l’un ni l’autre ne sont en position de faiseur de majorité avec la droite ou les socialistes.

L’avenir est donc imprévisible, l’Espagne risque d’être ingouvernable et, si c’est le cas, les Espagnols pourraient être conviés à de nouvelles élections d’ici trois mois. Pour autant, vu de Paris notamment, ce scrutin est aussi intéressant qu’instructif. Il témoigne d’une indéniable vitalité démocratique. Près du quart des députés élus dimanche sont des nouveaux venus, issus de la société civile, acteurs de terrain ou militants des mouvements anti-crise, professeurs ou ingénieurs, juges, économistes ou chômeurs. Et le plus souvent jeunes, à l’instar de Pablo Iglesias, chef de file de Podemos, politologue de 32 ans, ou d’Albert Rivera, président de Ciudadanos, ancien avocat de 36 ans. A cet égard, si l’on ose dire, le changement, en Espagne, c’est maintenant.

Vermoulu
Vermoulu

Ce scrutin démontre également de façon spectaculaire la volonté des Espagnols de remettre en cause un système politique vermoulu et de le renouveler en profondeur. Plutôt que de tenter de refonder les vieux partis, ils en ont fondé de nouveaux, plus inventifs, mieux enracinés dans la société et qui, chacun à sa manière, entendent promouvoir une démocratie participative, impliquant les citoyens dans l’élaboration des projets politiques. Plutôt que de rechercher des boucs émissaires extérieurs ou de céder à la tentation de replis identitaires, ils ont créé des réseaux de solidarité, reconstruit un vivre-ensemble, cherché des solutions plus pragmatiques que radicales et redonné sens à la politique.

La suite de cette expérience n’est pas écrite. Mais les Français pourraient utilement en prendre de la graine.

 

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