Biographie langagière

Je ne me souviens pas de la première fois que j’ai parlé quelques mots en espagnol, ma langue maternelle ; mais, en revanche, je n’oublierai jamais les premières lettres écrites que j’ai lues. Jadis on apprenait à lire à la maison avant d’aller à l’école et j’ai dans ma mémoire les morceaux de papier jaune où mon père écrivait, ou plutôt dessinait, les lettres, les syllabes et les mots avec lesquels j’appris à lire.

Plus tard, à l’école, j’ai fait la connaissance de la grammaire : verbes, adverbes, prépositions, conjonctions… C’était un peu pénible d’étudier tout cela. Mais en même temps c’était agréable de constater que nous faisions des progrès dans nos études.

Une autre langue de mon enfance c’est le latin. Quand j’avais huit ans, j’étais enfant de chœur et tous les jours j’allais server la messe qui dans ce temps-là était dite en latin. Il fallait apprendre par cœur toutes les prières, sans y comprendre un seul mot. Ce langage mystérieux, magique était imposant pour un enfant comme moi. Aujourd’hui, il y a longtemps que l’Eglise a abandonné le latin dans les actes liturgiques, mais, comme dit Brassens, « ils ne savent pas ce qu’ils perdent tous ces fichus calotins, sans le latin la messe nous emmerde ».

Et enfin, le français ! D’abord, il fut une matière parmi beaucoup d’autres au lycée, mais petit à petit il devint quelque chose de plus important : la langue dans  laquelle on pouvait lire des livres et des journaux qu’on ne pouvait pas lire en Espagne. Pour moi, le français fut la langue de la liberté. Je me souviens de mes voyages à Pau pendant la dictature franquiste et ces souvenirs remplissent encore mes poumons d’un air de liberté.

Petites Madeleines

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Proust soutient que pour évoquer notre passé tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Ce sont l’odeur et la saveur, plutôt que la vue, d’un objet dans lequel notre passé se trouve caché, qui peuvent nous le rendre.

“Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et la drame de mon coucher n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause.”(…)

“Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul.”

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu. 1. Du côté de chez Swann

La casquette de Charles Bovary

 

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Flaubert illustre, à travers la description de la casquette, le caractère grotesque, falot et pitoyable de Charles Bovary

« C’était une de ces coiffures d’ordre composite, où l’on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d’expression comme le visage d’un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle commençait par trois boudins circulaires ; puis s’alternaient, séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poils de lapin ; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un polygone cartonné, couvert d’une broderie en soutache compliquée, et d’où pendait, au bout d’un long cordon trop mince, un petit croisillon de fils d’or, en manière de gland. Elle était neuve ; la visière brillait. »

Gustave Flaubert, Madame Bovary

(Selon le grand Robert, le bonnet à poil, autrement dit ourson ou colback, était « une ancienne coiffure militaire, en forme de cône tronqué, orné à sa partie supérieure d’une poche conique en drap garnie d’un gland ». Il était porté par les grenadiers sous le Premier Empire. En ce qui concerne le chapska, le grand Littré le définit comme un « chako polonais dont le dessus est carré ». D’après le grand Robert, c’était la coiffure des lanciers sous le Premier Empire. Le chapeau rond, d’après l’encyclopédie Larousse, était une coiffure portée par les ecclésiastiques. La casquette de loutre, comme explique le grand Littré, « est une coiffure d’homme, faite d’étoffe ou de peau, garnie ordinairement d’une visière ». Il avait été porté surtout par des chasseurs. Et, pour finir, le bonnet de coton est, toujours selon le grand Robert, une « coiffure masculine pour la nuit, symbolisant le confort et la pusillanimité bourgeoise, la tristesse, etc. »)

Bonnet à poil

Bonnet à poil

Chapska

Chapska

 

Chapeau rond

Chapeau rond

Casquette de loutre

Casquette de loutre

Bonnet de coton

Bonnet de coton

(Traducción de Carmen Martín Gaite:

Era uno de esos gorros de tipo heterogéneo, donde pueden encontrarse elementos del morrión, del chapska, del sombrero hongo, de la gorra de nutria y del gorro de dormir, en fin, una de esas prendas desgraciadas cuya muda fealdad alcana abismos comparables a los del rostro de un memo. De forma oval y sujeta por ballenas, empezaba por tres morcillas circulares; luego, separados por una banda roja, se alternaban unos rombos de piel de conejo con otros de terciopelo, y a continuación venía una especie de saco rematado por un polígono acartonado con barroca guarnición de pasamanería, del que colgaba, al extremo de un cordón largo y fino, una especie de  bellota trenzada con hilos de oro. Estaba recién estrenada, y la visera relucía.)

Portraits

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« Marignan avait dépassé la soixantaine, mais paraissait vingt ans de moins. Grand, carré d’épaules, il portait les cheveux en brosse. Sur son visage, pas le moindre empâtement. Le dessin régulier des arcades sourcilières, du nez et du menton m’avait frappé. Les yeux bleus étaient traversés, par rafales, d’une expression de désarroi. Il était toujours habillé de complets croisés et avait visiblement une prédilection pour les chaussures à semelles de crêpe très souples qui lui donnaient une démarche élastique. »  Partick Modiano Livret de famille p.29

« Il avait des cheveux noirs ramenés en arrière, une moustache légère, des yeux sombres et de cils très longs. » Partick Modiano Livret de famille p.157