La tranchée

Nous devons faire tout d’abord une courte visite à la tranchée, telle qu’elle s’était développée à cette époque : elle donnera un contenu concret à quelques termes qui vont revenir constamment.

Pour arriver à la première ligne, qu’on appelle plus brièvement la tranchée, nous entrons dans l’une des nombreux boyaux d’accès, destinés à permettre la marche à couvert jusqu’à la position de combat. Ces boyaux, qui souvent ont de kilomètres de long, mènent donc vers l’adversaire, mais, pour éviter d’être pris en enfilade, ils sont tracés en zigzag ou en arcs de faible amplitude. Après un quart d’heure de marche d’approche, nous rencontrons la seconde ligne, parallèle à la première et dans laquelle la résistance doit se poursuivre quand la tranchée de combat a été conquise.

Quant à cette tranchée, elle se distingue au premier coup d’œil des faibles dispositifs de défense établis au début de la guerre. Il y a longtemps que ce n’est plus un simple fossé : son sol se trouve à deux ou trois hauteurs d’homme au-dessous du niveau de terrain. Les défenseurs s’y meuvent donc comme sur le plancher d’une galerie de mine ; lorsqu’ils veulent observer les approches ou tirer, ils doivent escalader par des marches ou des échelles de bois la banquette de tir, une longue banquette taillé dans la terre à une hauteur telle que ceux qui s’y tiennent debout dépassent d’une tête la couche de terre végétale. Le tireur isolé se tient dans une poste de guetteur, une niche plus ou moins fortifiée, la tête protégée par un parapet en sacs de sable ou par un bouclier d’acier. Les seuls regards sont donc des minuscules meurtrières, par lesquelles on passe le canon du fusil. Les grosses masses de terre tirées de la tranchée sont amoncelées derrière la ligne, en un parapet qui sert aussi de défense arrière ; c’est dans ce rempart de terre que sont établis les nids de mitrailleuse.  Au-devant du boyau, au contraire, la terre est toujours soigneusement déblayée,  afin de dégager le champ de tir.

Devant la tranchée s’étend, souvent sur plusieurs lignes de profondeur, et tout de son long, le réseau des barbelés, lacis complexe de fer barbelé, qui doit retarder l’approche de l’assaillant et permettre aux guetteurs, dans leurs  postes, de le prendre sans hâte sous leur feu.

Les mailles de ce réseau sont pleines d’herbes hautes, car les champs en friche se couvrent déjà d’une végétation nouvelle et toute différente. Les plantes sauvages, qui d’ordinaire fleurissaient isolées parmi les céréales, ont pris le dessus : çà et là, des broussailles basses commencent à foisonner. Les sentiers, eux, sont déjà recouverts par la végétation ; mais ils se détachent encore nettement ; car les feuilles rondes du plantain s’y épanouissent. Ce désert est un séjour de choix pour les oiseaux, tels que les perdrix, dont on entend souvent l’appel étrange, dans les nuits, ou les alouettes, dont le concert résonne aux premières lueurs par-dessus les tranchées.

Pour ne pas être balayée de flanc, la tranchée de combat a un dessin sinueux ; elle revient vers l’arrière en dentelures régulières. Ces parties en retrait laissent saillir les traverses, qui doivent retenir les balles tirées de côté. Le combattant est donc couvert dans le dos par le parapet arrière, sur les flancs par les traverses, tandis que le remblai antérieur de la tranchée fait fonction de parapet.

Pour le repos, on a creusé des abris, qui sont développés à cette époque, du simple trou dans la terre à la véritable pièce d’habitation, bien close, plafonnée de rondins, et dont les parois sont coffrées de planches. Les abris ont à peu près la hauteur d’un homme et s’enfoncent dans le sol de telle manière que leur plancher est au niveau du sol de tranchée. Leur plafond de rondins est donc recouvert d’une couche de terre assez épaisse pour résister aux coups de faible calibre. Mais quand on est pris sous un tir de gros calibre, cette couverture de terre joue facilement le rôle de trappe à souris : aussi préfère-t-on dans ce cas le fond de la tranchée.

Les galeries sont étayées de robustes châssis de bois : le premier est encastré dans la muraille antérieure de la tranchée, au niveau de son sol, et constitue l’entrée de galerie ; à chaque châssis suivant, on gagne trente centimètres en profondeur, de sorte que la sape se trouve rapidement à l’abri des tirs. On a construit de cette manière l’escalier de galerie ; au trentième gradin, on a donc déjà neuf mètres ou, en comptant la profondeur de la tranchée, douze mètres de terre sur la tête. Arrivé la, on enfonce des châssis un peu plus larges dans la même direction, ou en équerre par rapport à l’escalier : ils servent de bâti à la pièce d’habitation. Des liaisons transversales créent des boyaux souterrains ; des ramifications poussées vers l’ennemi servent de sapes d’écoute et de mine.

Il faut s’imaginer tout ce dispositif comme une énorme forteresse souterraine, qui s’étend, sans vie dirait-on, à travers le terrain, mais à l’intérieur de laquelle s’accomplit un service bien réglé de garde et de travail, et où chaque homme se trouve è son poste, quelques secondes après l’alerte. On fera bien de ne pas s’en peindre l’atmosphère sous des couleurs trop romanesques ; il y règne au contraire une certaine somnolence, une pesanteur telle qu’en créent les contacts intimes avec la terre.

Ernest Jünger, Orages d’acier, Christian Bourgois/Le livre de poche, 2013. p. 55-58

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