Lucile

Lucile avait des lubies, des phobies, des coups de gueule, des coups de cafard, aimait prononcer  des bizarreries –auxquelles elle-même croyait plus ou moins-, passer du coq à l’âne et de l’âne au coq, se mettait martel en tête, lançait des piques, frôlait les limites, jouait avec le feu. Lucile aimait naviguer à contre-courant, mettre les pieds dans le plat, se savait sous surveillance, défiait parfois notre regard, s’amusait à nous alarmer et revendiquait sa singularité.

Lucile n’aimait pas la foule, le nombre, le monde, les grandes tablées, fuyait les mondanités, se laissait apprivoiser en tête à tête, en petit comité, ou bien au cours d’une promenade, dans le mouvemente de la marche. Lucile restait secrète sur ses sentiments, ne livrait jamais les plus intime, réservait à quelques-uns le fond de sa pensée. Elle était ce mélange étrange de timidité maladive et d’affirmation de soi.

Delphine de Vigan. Rien ne s’oppose à la nuit. JC Lattès. p. 362

Coup de foudre

http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/I05271425/jorge-semprun-a-propos-de-la-montagne-blanche.fr.html

« C’est à cet instant précis qu’ils comprirent en même temps ce qui allait se passer entre eux. Que quelque chose allait se passer, plutôt. Ce qu’on appelle une aventure : mot équivoque qui qualifie aussi bien les passades, foucades, petits moments de bonheur sensuel, que les vraies histoires : celles où il y a des images, des mots, de la mémoire, des rêves, de la souffrance, du fantasme et de l’ange. Mot équivoque sans doute parce que la situation l’est aussi : moment exquis de la rencontre, de l’incertitude, des signes devenant lisibles dans les yeux et les lèvres de l’autre, du sang qui s’épaissit soudainement, du cœur qui se met à battre de différent façon ; moment où rien n’est encore clair, tout est possible ; où on ne sait pas si on va prendre, se laisser prendre, pour aussitôt se déprendre, dans la gratitude provisoire ou l’indifférence amusée, l’impression de fiasco, ou même le dégoût vague ; ou bien si c’est pour la vie. »

Jorge Semprun. La Montagne blanche. Gallimard. Collection Folio. p.49.