Et Dieu, dans la crise de l’euro ?

Dans la crise de l’euro, experts et politiques négligent un facteur : Dieu. Enfin, la religion et, en l’espèce, le protestantisme luthérien. Fille de pasteur, Angela Merkel a le sens du péché, comme beaucoup de ses compatriotes. Il y a une manière allemande de parler de l’euro qui fleure bon l’influence du Temple. Et qui n’est évidemment pas sans conséquences sur les solutions avancées pour secourir l’union monétaire européenne.

A juste titre, Berlin entend que la zone euro ne soit plus la machine à fabriquer de la dette qu’elle a été ces dix dernières années. Pas question que les riches (l’Europe du Nord) garantissent les dettes des pauvres (l’Europe du Sud) : ce serait encourager ceux-ci au vice de l’endettement.

Mais le discours venu d’outre-Rhin dépasse ce que les économistes appellent  » l’aléa moral «  : les effets pervers d’une solidarité financière qui inciterait les moins rigoureux des Etats de l’eurozone à un comportement dispendieux. On y décèle aussi un soupçon de volonté de punir, et, en creux des prescriptions de la politique économique, la dialectique du péché et de son expiation.

Dans une union monétaire bancale, comme l’est la zone euro, le mal, c’est la dette, résultat d’une gestion désinvolte et folklorique des finances publiques. Accumulée au fil des ans, elle jette le discrédit sur la monnaie : elle mine la confiance dans toute la zone.

La sanction est là pour dissuader. Elle doit être lourde pour enlever au pécheur l’envie de recommencer. Elle s’exprime au travers d’un merveilleux mécanisme, dit le patron de la Bundesbank, Jens Weidmann : les taux d’intérêt – la punition par les marchés.

Le New York Times rapporte les propos tenus le mois dernier par le président de la  » Buba  » lors d’une réunion à Berlin.  » Il serait fatal de gommer complètement l’impact disciplinaire de taux d’intérêt à la hausse « , sermonnait Weidmann, avant d’ajouter :  » Quand les Etats commencent à devoir payer de plus en plus cher l’obtention d’un crédit pour faire face à leurs échéances, alors s’endetter devient beaucoup moins attrayant pour eux. « 

La première étape du châtiment est la dégradation par les agences de notation. Il s’ensuit en général une hausse du taux d’intérêt qu’un Etat doit pratiquer pour arriver à vendre sa dette sur le marché. S’il est très mal en point, la rémunération demandée par les investisseurs pour souscrire aux emprunts de cet Etat atteint des niveaux intolérables : en faillite, le délinquant est mis sous tutelle – cas de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal, qui n’arrivent plus à se refinancer sur les marchés.

S’il est un peu plus solvable, un Etat trouve preneur pour ses bons du Trésor, mais à des coûts d’autant plus pénalisants que sa dette est lourde : l’Espagne et l’Italie doivent verser des intérêts de plus de 6 % pour placer leurs emprunts. Ces pays entrent dans un cercle infernal, qui finit par faire douter de leur solvabilité finale : pour assurer les échéances de leurs dettes, il leur faut emprunter, mais ils ne peuvent le faire qu’à des coûts qui vont venir alourdir encore leur dette globale…

Jens Weidmann s’en félicite, qui conclut ainsi son prêche au ministère des finances :  » La bonne politique budgétaire doit être récompensée grâce au coût du crédit et la mau vaise punie par le même moyen.  » Cette gymnastique des taux, il ne faut pas la perturber : elle gratifie le Bien et pénalise le Mal.

Autrement dit, c’est autant au titre de la morale qu’en souvenir des traumatismes laissés par l’inflation dans l’Allemagne d’avant-guerre que Berlin se refuse à user d’une arme qui a fait ses preuves aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne : la monétarisation de la dette.

Propriétaire de la planche à billets, une banque centrale peut acheter directement et en quantités infinies les bons du Trésor émis par un Etat en difficulté. Elle pèse ainsi sur les taux d’intérêt des emprunts d’Etat et les ramène à des niveaux supportables.

Mais, dit le patron de la  » Buba « , c’est là une pratique doublement condamnable : elle est d’abord inflationniste ; elle est ensuite une incitation à la dette puisqu’elle en modère la sanction (la hausse des taux d’intérêt). Vue de Berlin, la crise de l’euro ne peut avoir qu’un remède : l’austérité budgétaire pour purger les dettes.

Ce sera long, mais pas tragique, juge Jens Weidmann, dans Les Echos :  » Les taux sont plus élevés dans quelques pays sans que cela soit nécessairement insupporta ble.  » Troisième économie de la zone euro, l’Italie, juge l’Allemagne, peut bien vivre en acquittant du 6 % sur ses emprunts. La France fera de même, qui, lorsque sa monnaie était le franc, médiocre devise dévaluée à répétition, devait payer sa dette le double de son prix d’aujourd’hui.  » L’idée qu’au-delà d’un certain taux on entre dans des problèmes irrémédiables est à mon sens simpliste « , assène le président de la  » Buba « .

Alors, pas question de forcer la Banque centrale européenne (BCE) à faire ce que ses statuts lui interdisent, monétariser la dette ; mais, là encore, l’interdit ne repose pas que sur des considérations économiques. Il est d’ordre politique et moral. La rénovation du patriotisme allemand est passée par l’exaltation de l’Etat de droit, le  » patriotisme de la Constitution « , le respect de la loi – en l’espèce, les textes fondateurs de la BCE.

Sur le ton de la gravité, Jens Weidmann dit encore :  » On ne réussira certainement pas à sur monter la crise de confiance actuelle en violant la loi. L’Europe, ce n’est pas seulement une monnaie unique, c’est aussi un respect commun de l’Etat de droit. (…) Il faut prendre garde, en cherchant une solution à la crise de la dette, à ne pas donner l’impression que l’on piétine ces valeurs. « 

Et voilà pourquoi Berlin se refuse à faire jouer un rôle plus actif à la BCE et à augmenter la solidarité financière entre pays de la zone euro. Et se propose de résoudre la crise en faisant graver dans le marbre d’un traité les règles d’une stricte discipline budgétaire. Et n’envisage d’apurer les dettes des membres de l’Union que d’une seule manière : l’austérité.

Précision finale : nombre de voisins de l’Allemagne, les Etats-Unis et une masse critique d’économistes jugent que la recette berlinoise conduira à une terrible récession – dont l’euro risque de ne pas se remettre. Joyeux Noël !

Par Alain Frachon

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