Comment prit fin le dernier conflit d’Europe occidentale

Témoignage sur la fin d’ETA

Le Monde – Samedi 29 octobre 2011

Enfin ! Trois jours après la conférence de la paix sur le conflit basque que nous avons organisée à Saint- Sébastien le 17 octobre, l’organisation séparatiste ETA annonçait l’abandon définitif de la lutte armée. Le dernier conflit d’Europe occidentale se terminait ainsi par un communiqué, après quatre décennies de violence et un millier de morts. Retour sur une discrète dynamique de paix, à laquelle j’ai eu le privilège de participer au sein du groupe international de contact (GIC).

La paix se fait avec ses ennemis, en dépit du sang versé. C’est cette évidence, si difficile à accepter, que Jonathan Powell, ex-chef de cabinet de Tony Blair et son négociateur avec l’IRA, tentait de faire passer à Saint-Sébastien. « L’IRA a tenté d’assassiner mon père et il en a réchappé d’extrême justesse, a-t-il dit. Mon frère a figuré pendant huit ans sur la liste des gens à abattre. Lorsque, durant les négociations, j’ai rencontré pour la première fois le président du Sinn-Fein, Jerry Adams, j’ai refusé de lui serrer la main. Aujourd’hui, je le regrette. » Que ces mots soient prononcés par le négociateur de Londres n’était pas indifférent dans le contexte basque, tant les deux conflits ont souvent été perçus comme  » frères « , avec des revendications nationalistes, des décennies de violence et tant de vies brisées ou mutilées à jamais.

A l’annonce de la conférence de paix du 17 octobre à Saint-Sébastien, une partie de la classe politique espagnole se déchaîna contre nous. Le leader de l’opposition, Mariano Rajoy, fit preuve de responsabilité, observant un prudent mutisme, mais l’ex-premier ministre Aznar dénonça l’ « équivalence morale » que, soi-disant, nous établissions entre terroristes et démocrates. Critique infondée : nous n’étions pas là pour donner des gages de légitimité mais pour appeler l’ETA à cesser la lutte armée, et Madrid et Paris à répondre positivement. C’est ce même message qu’ont porté, le 17 octobre, des personnalités comme l’ex-secrétaire général de l’ONU Kofi Annan ou l’ex-ministre de l’intérieur, Pierre Joxe.

Ni le gouvernement espagnol ni l’organisation clandestine n’étaient représentés mais, à l’exception du Parti populaire, la quasi-totalité des composantes de la société basque étaient venues, avec les représentants des syndicats, du patronat, de l’Eglise et des partis politiques. De vives divergences de vues s’exprimèrent sur la nature du conflit et sur l’avenir du Pays basque. Mais tous se rejoignirent sur l’essentiel : l’arrêt irrévocable de la violence par l’ETA, sans que cela signifie pour les militants la fin de leur combat pour l’autodétermination. C’était le sens du mandat que nous avions négocié avec des acteurs politiques et sociaux du Pays basque : une normalisation politique incluant la légalisation de tous les partis qui renoncent à la violence, l’ajustement de la politique pénitentiaire (comme le rapprochement du Pays basque des 700 prisonniers de l’ETA, dont 140 détenus en France), et l’ouverture d’un dialogue multipartite.

L’arrêt de la lutte armée, nous le pressentions était à porter de main. Ces derniers mois, le contexte était en mutation rapide, cristallisée par trois événements-clés. La Déclaration de Bruxelles du 29 mars 2010, d’abord, dont l’architecte fut l’avocat sud-africain Brian Currin. Une vingtaine de personnalités, dont cinq Prix Nobel de la paix, appelèrent l’ETA à déclarer « un cessez-le-feu permanent et vérifiable« . Ce fut chose faite le 10 janvier, et ce deuxième développement a rendu possible la création de notre petit groupe d’experts internationaux, pour « accélérer, faciliter et favoriser la normalisation au Pays basque« .

Brian Currin, défenseur de militants du Congrès national africain (ANC) pendant l’apartheid, avait senti qu’il fallait encourager la prise de conscience par la gauche indépendantiste de l’impasse dans laquelle elle se trouvait après l’attentat meurtrier de l’aéroport de Madrid fin 2006. La lutte armée de l’ETA ne donnait aucun résultat, alors que la coopération entre Madrid et Paris marquait des points significatifs. Beaucoup d’observateurs ont vu dans le succès des polices espagnole et française l’unique raison du renoncement aux armes par l’ETA. Mais cette explication est trop courte. Nous avons en vérité assisté à la conversion de la gauche indépendantiste à la voie pacifique. La Déclaration de Bruxelles, puis la constitution du GCI et la présence de leaders internationaux à la conférence de paix le 17 octobre visaient à la conforter dans le choix revendiqué d’un refus de la violence.

Le troisième temps fort fut la confirmation que l’ETA avait bel et bien tenu ses engagements après l’annonce du cessez-le-feu en janvier. C’était un point capital. Certes, il n’y avait plus eu d’attentat depuis 2009, mais c’était insuffisant. D’autres cessez-le-feu avaient été brisés. Nous avons interrogé les chefs d’entreprise afin de s’assurer de la fin de l’extorsion qui alimentait « économie de guerre » de l’organisation clandestine. Rappelons qu’une quarantaine de patrons ont été tués par l’ETA, une cinquantaine d’autres kidnappés durant les années de conflit, et que 2 000 personnes au Pays basque vivent ou ont vécu entourées de gardes du corps, dans la peur d’être assassinées.

Fin avril, avec Paul Rios, je rencontrai le patron des patrons à Bilbao. Il nous montra une lettre frappée du sigle de l’organisation confirmant la fin de « l’impôt révolutionnaire« . Nous tenions là le premier signe tangible du changement intervenu. Quelques mois plus tard, notre GCI aida à mettre sur pied un groupe de vérification du cessez-le-feu qu’a rejoint Raymond Kendall, un ancien de l’antiterrorisme à Scotland Yard, qui a été quinze ans secrétaire général d’Interpol.

Ce printemps, donc, les événements s’accélérèrent. Nous vîmes l’équation politique se transformer avec les élections régionales du 22 mai. Ce fut le triomphe des nationalistes qui, tous partis confondus, récoltèrent 61 % des voix au Pays basque. Ce résultat était important : il montrait la vigueur du nationalisme et confirmait le succès d’une stratégie axée sur le refus de la violence. Puis, le 24 et le 25 septembre, les 700 prisonniers de l’ETA et les ex-prisonniers se prononcèrent à leur tour en faveur de l’arrêt de la lutte armée. Le 1er octobre, Ekin, un groupe politique en lien avec l’ETA, annonçait sa dissolution. Le lendemain, l’ETA annonçait qu’elle acceptait de se soumettre au groupe de vérification du cessez-le-feu. Les conditions étaient favorables pour la tenue d’une conférence de paix.

L’annonce de la fin de la lutte armée le 20 octobre marque à l’évidence une étape cruciale après quarante-trois années de violence. Le processus de normalisation peut enfin commencer et conduira à terme à la légalisation de la formation Sortu, à la remise des armes de l’ETA et à sa dissolution. Des discussions auront lieu entre les parties sur ces questions et sur d’autres, et le GIC est prêt à apporter sa contribution. Le différend sur l’avenir du Pays basque se traitera dans le cadre du libre jeu démocratique. Les victimes, bien entendu, toutes les victimes, celles de l’ETA et les autres, y compris celles des groupes parapoliciers (GAL) qui tuèrent dans les années 1980 sur le sol français en toute illégalité des Etarras, ne seront pas oubliées. Il n’y aura pas ici, comme après la fin du franquisme et la transition démocratique espagnole, de pacte de l’oubli.

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